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Entre mouvements migratoires non contrôlés et le piège mortel de faux recrutements pour le front russo-ukrainien, la jeunesse camerounaise et africaine est devenue la variable d’ajustement de crises globales. Face à cette « migration de sacrifice » la société civile camerounaise et africaine est appelée à franchir un nouveau cap : celui d'une co-responsabilité stratégique pleinement assumée - loin de l'« humanitaire-spectacle » et ancrée dans un mixte solution qui dépasse les tables rondes.
Une date rayonne dans l’agenda diplomatique, un lieu de confluence - véritable carrefour de l'Afrique de l'Est - s'apprête à répondre à sa vocation en nouant dialogues et rencontres entre deux continents liés par l’histoire ; entre moult nations appelées à conjuguer leurs inspirations et leurs aspirations. Ainsi Le Sommet Afrique-France point et s’annonce comme un espace stratégique de redéfinition des équilibres économiques, de consolidation des coopérations et de refondation des solidarités.
Ces intérêts stratégiques qui affluent, sans doute, vers une heureuse convergence, demeurent traversés par des mémoires partagées et des espérances politiques qui engagent l’avenir.
Placé sous le sceau de l’économie, le Sommet Afrique - France qui se déroulera le 11 mai 2026 à Nairobi au Kenya, offre à la fois un motif légitime de satisfaction et un bouquet d'interrogations qui s'impose avec gravité et lucidité, car si aucun développement durable ne saurait s’affranchir de politiques économiques structurées, ambitieuses et adaptées aux mutations profondes du monde, pourrait-on parler d'économie sans intégrer, dans toute sa complexité, la question migratoire ?
Peut-on élaborer des politiques d’investissement, de compétitivité et d’innovation sans considérer les dynamiques de mobilité humaine qui façonnent les marchés du travail, redistribuent les compétences et redessinent les équilibres démographiques ?
Selon le Fonds Monétaire International, le nombre de migrants d'Afrique subsaharienne dans les pays de l'OCDE pourrait passer d'environ 7 millions en 2013 à environ 34 millions en 2050.
Birago Diop rappelait que « quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène toujours le fagot qui lui plaît ».
En tant qu'africain, le fagot que notre mémoire collective exhume n’est pas toujours celui dont nous aimerions nous enorgueillir ; il est cependant d’une insigne éloquence sur l'impact des dynamiques migratoires en Afrique. Il dit les espoirs arrachés aux terres natales, les talents dispersés aux quatre coins d’un monde qui les a souvent mieux reconnus que leurs patries d’origine et les trajectoires brisées sur les routes de l’exil,
Car ils sont là nos morts de Gibraltar,
Entre Tanger et Tarifa
Nous savons qu'ils sont bien là et non là-bas
Où le parfum des lieux qu'ils n'ont point connus
Baigne et les péniches et les paquebots d'une pâle brune.
Il n'est point question de blâmer ces africain.e.s, dont les choix relèvent souvent de la recherche légitime de conditions de travail dignes et de reconnaissance professionnelle. Il s’agit de ne point occulter un constat pour le moins triste : l’absence de politiques concertées - favorisant la mobilité circulaire, le brain gain, l’investissement productif des diasporas - fait de l'émigration un facteur limitant.
L'émigration et le business du désespoir : un double tacle au progrès du Cameroun
Le cas du Cameroun revêt, à cet égard, une gravité qui ne saurait être éludée. Les données récentes relatives à l’immigration légale vers le Canada - hors province de Québec - révèlent une tendance particulièrement significative : le Cameroun constitue désormais, et de loin, le premier bassin d’émigration des personnes d’expression française à destination du Canada.
En 2024, plus de 10 000 ressortissants camerounais ont ainsi été admis, soit un volume près de trois fois supérieur à celui du second pays de provenance, l’Algérie, qui enregistre moins de 4 000 admissions sur la même période.
Il importe de préciser que cette mobilité concerne majoritairement des profils hautement qualifiés - notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé - précisément identifiés comme stratégiques et hautement désirés sur le marché du travail canadien. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une migration marginale, mais d’une « fuite de cerveaux » si préjudiciable à notre société.
Par ailleurs, le Cameroun figure également parmi les dix principaux pays dont les ressortissants.e.s ont obtenu un premier visa pour la France en 2024. À ces flux réguliers s’ajoute la présence remarquée de migrant.e.s camerounais.e.s en situation irrégulière sur le territoire français, dont le nombre exact échappe quelque peu aux statistiques officielles, mais, qui participent néanmoins aux dynamiques migratoires de notre époque.
En outre, le rapport du collectif All Eyes on Wagner, rendu public au début du mois de février, met en lumière un dispositif de captation condamnable : le « Business du désespoir ». Sous l’apparence rassurante d’une migration régulière à visée professionnelle, des ressortissants.e.s africain.e.s ont été recrutés de manière trompeuse pour être projetés sur la scène des opérations de la guerre opposant la Russie à l’Ukraine. Selon les données avancées, au moins 1 417 Africain.e.s, certains sans formation militaire à la base, ont ainsi été intégrés dans des dispositifs militaires, à la faveur de promesses fallacieuses d’emplois civils.
Dans cette configuration alarmante, le Cameroun apparaît comme l’un des foyers majeurs de ce recrutement. Avec 355 ressortissants identifiés parmi les recrues, il se situe au deuxième rang des nationalités les plus représentées et constitue, au sens large, l’un des principaux viviers mobilisés sur le continent.
Les procédés décrits frappent par leur simplicité méthodique : des agences de voyages, dont les enseignes se multiplient dans plusieurs villes camerounaises, proposent des départs vers la Russie en garantissant des emplois dans le bâtiment, la restauration ou d’autres secteurs techniques. Derrière ces perspectives professionnelles ostensiblement attractives se profilerait, pour nombre de jeunes, une incorporation contrainte dans le conflit Russo-ukrainien dont ils ne maîtrisent aucunement les enjeux.
Le bilan humain est particulièrement accablant : 94 décès de jeunes camerounais déjà recensés. 94 vies interrompues. 94 familles confrontées à l’irréparable. Ce chiffre, à lui seul, impose un sursaut moral et politique.
Comment accepter que des jeunes animés par la quête légitime d’un avenir se retrouvent instrumentalisés dans une guerre étrangère à leurs aspirations ?
Comment tolérer que la recherche d’une insertion professionnelle se transforme en exposition meurtrière, au point de réduire des trajectoires de vies à de simples variables de complémentarité militaire ?
Plus préoccupant encore est le contraste des réactions institutionnelles. Tandis que le Kenya s’est solennellement saisi du dossier, engageant des démarches diplomatiques, le silence observé au Cameroun interroge et inquiète.
Que peut la société civile ?
Au Cameroun, le phénomène peine à susciter un débat public d’ampleur. Certaines organisations de la société civile impliquées dans des dynamiques de coopérations internationales semblent l’aborder avec détachement et retenue, privilégiant des annonces ponctuelles et des initiatives à portée symbolique plutôt qu’une interpellation stratégique proportionnée à la gravité des faits.
Il se confirme que le Cameroun est l'un réservoir majeur de capital humain pour des économies développées en quête de compétences. Cette réalité impose une réflexion approfondie sur les conséquences, pour notre pays, d’un tel mouvement - à la fois opportunité de rayonnement diasporique et risque d’érosion durable de nos ressources humaines essentielles.
Cela convoque l'une des recommandations phares du Groupe d'étude sur l'Immigration et l'Intégration (IMI) du Comité Économique et Social Européen (CESE) : « les États doivent intensifier leurs efforts pour aboutir à une coopération plus structurée entre les OSC et les autorités gouvernementales, de façon à créer des synergies ainsi qu’à mieux utiliser les connaissances et les ressources disponibles de part et d’autre. Il convient de mettre davantage à profit l’expertise de terrain des OSC lors de la conception de stratégies et de mesures d’intégration, en vue d’accroître leur efficacité ».
Cela va sans dire que les OSCs ont un rôle significatif dans la lutte contre l'émigration clandestine et la réinstallation des migrant.e.s de retour.
L’enjeu migratoire dépasse la seule question des départs : il engage la souveraineté, la réputation et la qualité du dialogue diplomatique.
Il est impératif que les organisations de la société civile, travaillant dans le cadre du dialogue et du partenariat - et bénéficiant, à ce titre, des financements, de la visibilité et de la reconnaissance des puissances partenaires - puissent sortir des slogans et des annonces tapageuses sans efficacité opérationnelle pour engager en synergie avec l'État du Cameroun, une réflexion stratégique.
Cette réflexion devra porter sur la régulation des agences de recrutement, la protection consulaire, la responsabilité des intermédiaires et, plus largement, sur les conditions économiques et sociales qui rendent notre jeunesse vulnérable aux promesses les plus périlleuses.
Il n'est donc pas question d'ériger en solution ou ébauche de solution une simple parade sur la place publique à une date hautement symbolique ou encore un simple reportage télévisé et des articles presses annonçant des campagnes de sensibilisation dont l'effectivité demeure, jusqu'à présent, incertaine.
L’exigence véritable consiste à donner aux jeunes vulnérables la possibilité de consolider leurs revenus depuis le Cameroun ; il faut permettre aux migrant.e.s de retour de pouvoir réussir leur réinstallation en les rendant autonomes. La pertinence d’une approche holistique - articulant renforcement des capacités, financement des projets entrepreneuriaux et création de réseaux professionnels entre les écosystèmes nationaux et internationaux - s’impose désormais comme l'une des mesures efficaces.
Dans cet élan, l'exemple de l'Italie est salutaire. Confrontée depuis plusieurs années à une pression migratoire accrue, l'Italie a progressivement structuré une réponse stratégique articulée autour de trois axes complémentaires : diplomatique, sécuritaire et socio-économique.
Cette tribune se veut être la traduction éloquente du désir de ces jeunes d'ici et d'ailleurs qui pensent que la migration n'est pas un sujet périphérique ; elle est déterminante pour toutes stratégies économiques. Puisse l'écho de cette évidence résonner durant l'opéra de voix africaines et européennes réunies en chœur pour faire fredonner une symphonie qui inspire et connecte à Nairobi.
Bon sommet !
Sara Timb
Pour la Dynamique « Vu du Cameroun »
Biographie
Sara TIMB « Mésange » est une écrivaine camerounaise multirécompensée, doctorante en biotechnologies végétales à l’Université de Yaoundé I, entrepreneure sociale et membre de la dynamique « Vu du Cameroun ». Auteure de 02 livres, elle figure parmi les 06 écrivaines africaines sélectionnées pour contribuer à l’édition 2025 du World Poetry Almanac. Passionnée de politique, elle est nommée Responsable de la rédaction stratégique et des contenus de campagne dans l’équipe nationale de campagne du PCRN pour l’élection présidentielle du 12 octobre 2025. En 2024, elle fonde THE POETBUILDERS et lance le Programme J’écris Au Cameroun (PJAC), une initiative littéraire et pédagogique qui vise à implémenter une approche innovante de l’apprentissage de la littérature. Son engagement lui vaut d’être sélectionnée en août 2024 parmi les 45 femmes africaines entrepreneures à fort impact sur le continent pour rejoindre la cohorte 2024 du Social & Inclusive Business Camp, un programme prestigieux de l’Agence Française de Développement (AFD). Sara TIMB est aussi Directrice exécutive d’ABL Cameroon (African Business Leaders) et Représentante Nationale de l’OJA (Organisation des Jeunes Africains).

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