Message du Bâtonnier Akéré Muna à la Nation à l’occasion de la fin d’année 2022 et du Nouvel An 2023
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Message du Bâtonnier Akéré Muna à la Nation à l’occasion de la fin d’année 2022 et du Nouvel An 2023
Comme de coutume, l'avocat international Akéré Muna a adressé un message à la population camerounaise au soir du samedi 31 décembre 2022. Voici l'intégralité du Message de l’homme qui murmure à l’oreille de plusieurs Présidents du continent africain.

Camerounaises et Camerounais, mes chers compatriotes,

A l'approche de la nouvelle année, je saisis avec une grande joie, l'occasion de vous souhaiter en toute humilité, une très bonne et heureuse année 2023.

Les choses n'ont pas été faciles : la situation économique mondiale n'a pas épargné notre pays, nous avons dû braver la pandémie du COVID-19 et nous devons encore rester prudents. Alors que le rideau tombe sur 2022, nous nous souvenons de toutes les personnes chères à notre cœur et aux amis qui ne sont plus avec nous, mais qui continueront de vivre dans notre mémoire.

En 2023, je prie pour que, collectivement, en tant que nation, nous réfléchissions à nos lacunes, que nous cherchions des solutions à la marée montante de l'impunité dans notre pays et que nous travaillions avec ardeur pour placer nos concitoyens au cœur de chaque action que nous entreprendrons. Car, chaque jour qui passe, il devient de plus en plus évident que les politiques et les mesures adoptées dans notre pays n'ont pas suffisamment pris en considération le sort du citoyen ordinaire et sa survie.

Nous sommes conscients de la situation économique difficile dans laquelle se trouve le Cameroun, et le gouvernement a raison de chercher les voies et moyens de s'assurer que notre pays respecte ses engagements et obligations, tant au niveau national qu'international. Cependant, nous devons toujours nous poser la question suivante : à quel prix tout cela est-il possible ?

Quelles sont les mesures d’accompagnement qui doivent être mises en place, pour que le citoyen ordinaire ait la garantie minimale de survivre dans une société qui se transforme progressivement en une mer peuplée de requins ? Oui, les Camerounais sont résilients et c'est là que réside leur haut niveau de tolérance et leur nature travailleuse. Mais, cela ne doit pas être pris pour un acquis définitif, car nous risquons d’atteindre rapidement le point de saturation si rien n'est fait dans l’intervalle pour redonner des raisons d’espérer.

La crise économique et politique que subit notre pays, est aggravée par la situation critique des personnes déplacées à l'intérieur de nos frontières ou au-delà, en raison du conflit qui sévit depuis plusieurs années dans les régions Nord-Ouest et Sud-ouest du Cameroun ; un conflit qui ne semble hélas pas se diriger à bref délai, vers une résolution significative. Il est donc impératif, bien que l'intérêt des médias et des politiciens pour cette crise ait sensiblement baissé, que nous continuions à travailler avec diligence pour trouver une solution pour le Désarmement, la Démobilisation et la Réintégration rapide de nos frères et sœurs.

Voilà pourquoi je continue d'insister sur le fait qu'un véritable Dialogue, avec un D majuscule, soit instauré le plus rapidement possible, pour que de véritables solutions soient trouvées, afin de clore définitivement ce triste chapitre de notre histoire.

J'ai donc continué à déployer des efforts en travaillant avec l'Africa Forum (Forum des anciens chefs d'État africains) pour mettre en place un cadre de dialogue dans l'espoir de lancer une véritable discussion qui pourrait aboutir à des propositions réalisables et applicables. Le processus a malheureusement été bloqué par la pandémie de COVID-19, au moment même où ce que l'on a appelé le « Processus Suisse » semblait gagner du terrain. Je continue à travailler sur d'autres initiatives qui seront révélées en temps voulu, car la discrétion est essentielle dans nombre de cas.

Ces dernières années, il semble que nous soyons devenus très allergiques à l'idée d'affronter nos échecs, d'en débattre ouvertement et de trouver collectivement la bonne voie à suivre. Nous devenons progressivement me semble-t-il, une nation totalement polarisée. D'un côté, il y a ceux qui pensent que le pays se porte parfaitement bien et que ceux qui le critiquent ne sont pas des patriotes et le font uniquement pour des raisons politiques. De l'autre côté, il y a ceux qui pensent que rien ne va plus, constatent que rien n'est fait, et que par conséquent, le pays est définitivement condamné.

Il est important, Chers compatriotes, Mesdames et Messieurs, que nous trouvions ensemble un terrain d'entente en suivant le fil conducteur qui nous unit du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Certains se contentent du fait qu'une certaine majorité, (réelle ou supposée) semble se satisfaire du statut quo. À mon humble avis, cela ne peut être la recette du progrès d'une société prise dans son ensemble. Cette attitude d'autosatisfaction, indépendamment de la réalité des choses, nous amène à cesser de rechercher l'excellence et l’atteinte d’objectifs élevés.

Prenons l'exemple des Lions indomptables, la fierté du Cameroun. Il ne fait aucun doute qu'il y a beaucoup de points positifs à tirer de la performance des Lions indomptables à la Coupe du monde du Qatar, compte tenu des circonstances et du groupe dans lequel nos Lions se trouvaient, mais le fait est que nous n'avons hélas pas dépassé la phase des qualifications. Oui, bien sûr, nous avons battu le Brésil et ce n'était pas une mince affaire !

Cependant, il ne faudrait pas perdre de vue que, lors de la Coupe du monde de 1990, nous avions battu l'Argentine de Maradona et sommes devenus la première équipe africaine à atteindre les quarts de finale !  Il y a deux décennies de cela, et la triste vérité, est que nous n'avons pas amélioré cette performance qui date de vingt ans.

C'est presque la même chose dans tous les domaines - Nous trouvons toujours de bonnes raisons pour expliquer nos contre-performances dans une situation donnée, mais nous continuons de tourner le dos aux actions et réformes nécessaires qui pourraient réellement nous faire progresser.

Cela m'amène à parler de l'impunité. Au cours des trois dernières années, toutes sortes d'accusations de corruption ont été lancées par des journalistes d'investigation crédibles, la CONAC, la Cour des comptes, les Inspecteurs d'État et les déclencheurs d’alertes de la société civile. L'absence de toute action concrète trahit le fait que la lutte contre la corruption n'est pas une priorité dans notre société.

A ce stade, permettez-moi Mesdames et Messieurs d'aborder la question de ma prétendue disparition de la scène publique camerounaise. Sachez–le, la lutte contre la corruption au Cameroun et dans le monde est restée ma priorité.

En dehors des nombreux deuils que j'ai subis pendant trois années consécutives, je suis resté profondément préoccupé par la situation dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest et par le travail sur les initiatives de lutte contre la corruption dans le monde et en Afrique en particulier. Au début de ce mois aux États-Unis, à Washington DC, j'ai eu l'occasion de m'adresser à la plus grande assemblée mondiale sur la lutte contre la corruption qui se tient tous les deux ans. Elle était organisée par les États-Unis d'Amérique, Transparency International et la Conférence internationale contre la corruption, dont j'ai été le président.

Nous avons eu le privilège d'entendre le secrétaire d'État américain Anthony Blinken et la présidente de la Moldavie, Son Excellence Maia Sandu, ainsi que de nombreux autres dignitaires de gouvernements du monde entier, du secteur privé et de la société civile.

J'ai également travaillé avec l'Union africaine sur la question brûlante des flux financiers illicites en provenance d'Afrique au sein d'un groupe présidé par le président Thabo Mbeki, tout en co-présidant le groupe de travail chargé d'élaborer une position africaine commune sur les actifs rapatriés.

Plus important encore et concernant notre pays, depuis 2018 j'ai développé un grand intérêt et suivi la curieuse affaire d'un des plus odieuses entreprises de corruption institué par le négociant anglo-suisse de matières premières GLENCORE. J’ai donc eu comme vous le voyez, beaucoup de pain sur la planche !

J'ai suivi les histoires concernant la corruption qui était devenue le modus operandi de Glencore, le plus grand négociant de matières premières au monde. Mon intérêt s'est porté sur cette entreprise lorsqu'elle a été obligée, en 2018, de fournir des documents aux autorités américaines.

Je savais que Glencore était en relation d’affaires avec SONARA et SNH, j'ai donc commencé à m’y intéresser de près. En mai 2022, tout a été révélé par des enquêtes menées au Royaume-Uni et aux États-Unis, qui ont mis au jour une série de SMS, d'importants retraits d'espèces et de paiements délibérément dissimulés, montrant que Glencore avait versé des pots-de-vin d'une valeur totale de 29 millions de dollars, pour garantir son accès au pétrole au Cameroun, en Guinée équatoriale, en Côte d'Ivoire, au Nigeria et au Soudan du Sud. Glencore a reconnu sa culpabilité et a procédé à la désignation des entreprises qu'elle a soudoyées.

Selon le juge anglais chargé de l'affaire, Glencore avait développé une culture "dans laquelle la corruption était acceptée comme faisant partie de la manière de faire des affaires du bureau d'Afrique de l'Ouest... Leur corruption est de longue durée... Elle était endémique parmi les négociants de ce bureau particulier... La corruption est une infraction hautement corrosive. Elle corrompt littéralement les gens et les entreprises, et se propage comme une maladie." C'est le plus grand scandale de corruption de l'histoire du Royaume-Uni. C'est à nous de décider de quel côté nous voulons que l'histoire se souvienne de notre pays.

Pendant près de huit (8) mois, j'ai parlé et écrit à toutes les autorités compétentes au sujet de ce scandale flagrant auquel le nom de notre nation est attaché. Nous avons les noms des entreprises publiques à qui l'argent a été versé - SONARA et SNH. Nous savons même qu'une partie de l'argent a été encaissée au Nigeria et envoyée au Cameroun en jet privé à des fonctionnaires camerounais corrompus. C'est grave et sérieux. Si notre État ne fait rien à ce sujet, nous devons nous demander s'il existe vraiment une politique de lutte contre la corruption dans notre pays.

Ce qui m'a étonné, c'est qu'en multipliant les cas d'inaction contre la corruption flagrante, nous avons réussi à faire accepter cette dernière comme la nouvelle normalité par les citoyens de notre pays. Pour ma part, je m'engage à continuer à rechercher la liste complète des personnes spécifiques qui ont reçu ces pots-de-vin.

 Comme l'a dit Ministre de la justice des États-Unis, Merrick B. Garland : "La règle de droit exige qu'il n'y ait pas une règle pour les puissants et une autre pour les impuissants ; une règle pour les riches et une autre pour les pauvres."

Permettez-moi de dire un mot sur le pouvoir judiciaire de notre pays. Je suis avocat depuis plus de 45 ans et j'en suis venu à admirer le haut niveau de probité de nos juges et magistrats. Cependant, des distorsions systémiques ont projeté sur eux, une image qui effraie même les investisseurs étrangers ! Le statut de nos magistrats doit donc être revu. Il faut leur accorder plus d'indépendance et leur permettre de contrôler leur vie professionnelle ; par conséquent, la composition, le fonctionnement et le contrôle du Conseil Supérieur de la Magistrature doivent être laissés aux mains des Magistrats eux-mêmes.

Ceci n'exclut pas bien sûr, un rôle de supervision pour une institution publique. En définitive, les Magistrats, tout comme les Avocats, devront être les gestionnaires de leur profession.

Mesdames et Messieurs, Chers compatriotes,

Cette année 2022 a vu la disparition d'artistes emblématiques parmi lesquels Ekambi Brillant, Penda Dalle, et Djenne Djento.  Que leurs âmes reposent en paix. Les artistes nous fournissent la bande sonore de nos vies, et nous les gardons dans nos esprits et nos cœurs en cette fin d'année. La misère dans laquelle meurent ceux qui ont apporté la joie à notre pays, (je ne parle pas seulement des artistes), par leurs talents, doit nous faire réfléchir. Il doit exister un fonds qui prenne en charge cette catégorie de citoyens en cas de besoin.

Alors, mon souhait est qu'en 2023, nous redoublions d'efforts pour viser l'excellence, redonner un visage plus humain à notre pays, rechercher un véritable dialogue, lutter contre la corruption sous toutes ses formes, afin que TOUS les citoyens du Cameroun puissent se sentir protégés et épanouis dans leur pays. Que 2023 apporte la paix dans notre pays, insuffle dans nos cœurs l'amour de nos voisins et nous fasse comprendre que le seul remède magique qui peut mettre notre pays sur la voie de la prospérité est tout simplement la Bonne Gouvernance.

Bonne année à tous et vive le Cameroun.

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