Lunettegate : Le procès d'un homme qu'on accuse pour le détruire
Accusé d'avoir fait arrêter quatre journalistes pour une paire de lunettes égarée, Alamine Ousmane Mey n'a pourtant déposé aucune plainte et ne semble lié à cette machination par aucune preuve tangible. Loin d'être un scandale au sens voulu par une certaine opinion, plus encline au sensationnel qu'à la recherche de la vérité et à l'objectivité dans l'analyse des faits, cette affaire est révélatrice d'une sinueuse cabale ourdie pour ternir l'image d'un homme jusque-là irréprochable.

Il aura suffi d'une paire de lunettes, réelle ou supposée, pour transformer, en quelques jours, un haut commis de l'État réputé pour sa discrétion et son intégrité en personnage central d'un feuilleton judiciaire accablant, ainsi que quatre journalistes en suspects promenés à l'arrière d'un pick-up à travers Yaoundé.

L'affaire, baptisée « Lunettegate », mérite que l'on prenne le temps de la regarder en face, loin de l'emballement qui l'a portée jusqu'ici. Commençons par l'homme qu'on cherche à réduire à cette histoire de monture.

Alamine Ousmane Mey entre à la CCEI Bank en 1993, devenue depuis Afriland First Bank. Il en gravit tous les échelons, de l'analyse de crédit à la direction générale en 2003, avant de piloter, en 2004, le lancement d'I-CARD, présenté comme le premier porte-monnaie électronique d'Afrique centrale, à une époque où le secteur bancaire restait largement la chasse gardée d'établissements étrangers. Cette réussite a ouvert la voie à toute une génération d'opérateurs nationaux convaincus qu'ils pouvaient, eux aussi, exceller dans la finance.

Nommé ministre des Finances en décembre 2011, il y reste sept années, redresse les finances publiques dans un contexte international pourtant morose et reçoit, en 2016, le prix Africa Banker du meilleur ministre des Finances du continent. Depuis 2018, à la tête du ministère de l'Économie, de la Planification et de l'Aménagement du territoire, il continue de tisser les partenariats financiers qui permettent au pays de mobiliser des capitaux malgré les turbulences, la Banque islamique de développement figurant aujourd'hui parmi les partenaires qu'il a contribué à consolider. Vingt ans de carrière, aucun scandale à son nom, jusqu'à cette histoire de monture.

Or cette affaire ne repose, à ce jour, sur rien de tangible. Des sources concordantes font état de ce qu'aucune plainte n'a été introduite par le ministre. D'ailleurs, le ministère dément avoir sollicité la moindre arrestation. En outre, aucun mandat d'arrêt n'a été délivré aux journalistes lors de leur interpellation. Il ne s'agissait pas davantage d'un cas de flagrance. Aucun élément probant, en dehors de l'allégation relative à la perte des lunettes, ne le rattache à cette affaire. Aucune décision de justice n'a, à ce jour, établi sa responsabilité dans quoi que ce soit.

Tout ce qu'on lui oppose, ce sont des suppositions relayées puis amplifiées, jusqu'à ce que l'opinion en vienne à confondre rumeur et fait établi. Il s'agit pourtant d'un homme qui a construit sa réputation sur la sobriété, l'excellence et l'efficacité dans l'action publique. Il mérite mieux qu'une condamnation par accumulation de commentaires.

Ce qui, en revanche, ne souffre d'aucun doute, c'est ce qu'on a fait subir aux quatre professionnels de la presse. Solange Djuikam a été interpellée le 14 septembre. Ses confrères François Essomba, Igor Gwet Bibey et Pierre Mouchili ont été arrêtés le 16, soit deux jours plus tard, alors que l'objet supposément perdu aurait déjà été retrouvé. Conduits au Commissariat central n°1 de Yaoundé, ils y resteront six jours pour les trois hommes et huit jours pour leur consœur, en violation, selon les éléments rapportés, des dispositions du Code de procédure pénale encadrant la garde à vue.

L'article 119 du Code de procédure pénale dispose que la durée de la garde à vue ne peut excéder quarante-huit heures, renouvelable une fois et, à titre exceptionnel, deux fois supplémentaires sur autorisation écrite du procureur de la République, chaque prorogation devant être motivée. On a piétiné cette règle sans vergogne et personne, à ce jour, n'en a répondu.

Par ailleurs, les quatre journalistes ont été détenus dans un lugubre cachot d'une puanteur inouïe, infesté de cafards et de punaises, où ils ont été privés de douche et de matériel de couchage, enfermés pendant tous ces jours avec des criminels à la réputation établie.

Voilà le véritable scandale de ce dossier, et c'est sur celui-là que l'attention devrait se porter en priorité. Qui a ordonné ces arrestations sans fondement juridique ? Qui a validé des mesures privatives de liberté dans de telles conditions et pour des durées contestées ? Pourquoi ces journalistes ont-ils été arrêtés sans mandat et sont-ils restés en garde à vue au-delà des délais légalement prévus, sans avoir été présentés au procureur ?

Ces questions-là attendent une réponse, pas des suppositions sur une paire de lunettes. Réclamer justice pour la presse ne devrait jamais servir de prétexte à sacrifier, sans preuve, la réputation d'un homme qui n'a, à ce stade, rien à se reprocher dans ce dossier.

Enfin, l'article 236 du Code de procédure pénale prévoit un mécanisme d'indemnisation en cas de garde à vue ou de détention provisoire abusive, notamment lorsque les dispositions légales encadrant la garde à vue ont été violées. L'indemnité est à la charge de l'État, lequel peut exercer une action récursoire contre l'agent fautif.

La responsabilité de ceux dont les agissements sont établis doit être recherchée afin que les éventuels abus soient sanctionnés, que les victimes puissent obtenir réparation et que soit restaurée l'image de l'État de droit et, au-delà, celle du Cameroun et de sa police nationale.

Par Ibrahim Yiché, Directeur de Publication

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